L'histoire de ma maison

L'histoire de ma maison

NOS QUATRE VENTS (rien de nouveau depuis 100 ans).

Hier, aux informations, on nous disait que les caprices du temps étaient exceptionnels !

Voici ce qu'on disait il y a 100 ans...

Ce ne sont pas mes voisins Robert ou Roger qui me contrediront !

 

NOS QUATRE VENTS

Chez nous, les quatre vents s'appellent le matinal, la bise, la traverse et "le vent".

Le vent, dis-je, car ainsi désigne-t-on, dans la campagne roannaise, le vent du Midi. C'est "le vent" qui, ces jours-ci, balayait les champs, affolait les blés, tourmentait les arbres, secouait les fruits et allait jusqu'à d'tacher les raisins des ceps. Car pour la violence et la durée de ses colères, le vent du Midi ne connaît pas de rival ; il est le roi des vents, c'est notre mistral, à nous, un mistral chaud et qui court du Sud au Nord, alors que le vrai galope du Nord au Sud.

Il souffle en toute saison, mais surtout au printemps et en automne. Au mois de mars et d'avril, il déchaîne la vie, fait éclater les bourgeons, allume la flamme des pêchers en fleurs, appelle au jour les germes endormis, c'est le vent des résurrections ; mais, aux jours de novembre, il précipite la débâcle des feuilles, les arrache aux arbres gémissants, balance des vols de corbeaux et amène les grandes pluies froides qui préludent à l'hiver : c'est le vent des agonies. De décembre à janvier, il fait de brèves apparitions, bousculant, par des jours de dégel, de difformes troupeaux de nuées. Il est l'ennemi de la neige, dont il hâte la fonte, qu'il flétrit de sa tiédeur et qu'il fait ruisseler en boue liquide.

La bise, au contraire, conserve la neige, et se plaît, dans les claires nuits d'hiver, à mener, par sa blancheur, des danses mystérieuses. Elle est sauvage et pure ; les nuages s'évanouissent à son souffle ; elle avive la lueur des étoiles, et elle fait désirer la maison à ceux qui reviennent de la messe de minuit. Cependant, elle ne souffle pas seulement en hiver ; en été, elle préside aux longues périodes de beau temps, et tempère de sa fraîcheur les jours brûlants de juillet d'août ; elle est le bon éventail qui sèche la sueur au front des moissonneurs ; elle est la goulée d'air vif qu'ils aspirent, debout un instant, avant de se replonger dans la paille embrasée.

Quant à la traverse, elle nous vient de l'océan, en passant par-dessus les montagnes de la Madeleine, et après avoir franchi quatre cents kilomètres de terre. Malgré cette distance, on dirait qu'elle apporte, parfois, l'odeur salée de la grande mer. Elle a aussi des façons de carder et d'effilocher les nuages qui évoquent le voisinage des vagues. Il semble, alors, que si l'on marchait un peu dans sa direction, et que si l'on montait jusqu'à la proche montagne, on découvrirait l'Atlantique. La traverse règne souvent en mars et avril ; c'est elle qui préside à ces folles et délicieuses giboulées où s'ébat l'enfance du printemps. Plus tard, elle jette les grandes pluies d'automne, car si c'est le vent du Midi qui amène la pluie, c'est le plus souvent la traverse qui la donne. En été, la traverse est souvent maudite par le paysan, car c'est elle qui, huit fois sur dix, nous apporte du couchant les orages de grêle.

Furtif et rare, le matinal est un vent de transition qui, chez nous, ne dure que quelques heures. Malgré son nom, il se déclare souvent le soir, au coucher du soleil, et dès le lendemain, avant midi, cède la place au vent du Sud. On dit d'ailleurs, que "quand prend le matinal, le vent du Midi monte à cheval". En hiver, pourtant, il lui arrive de tenir plusieurs jours de suite, et c'est au cours de son règne que la température descend le plus bas. Rien n'est glacial comme un lever de soleil, en janvier ou décembre, par le matinal. Ce vent n'amène ni la pluie ni la grêle ; il lui arrive pourtant d'être plus funeste que les tempêtes à grand fracas, car c'est lui qui, par les purs matins d'avril et de mai, gèle les vignes et anéantit, sur de vastes étendues, les espérances du vigneron. Silencieux désastre sur lequel, pour l'achever, se lève un soleil magnifique...

Tels sont les quatre vents de chez nous.

Louis MERCIER - 1923

 



07/04/2021
10 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 165 autres membres